Vous venez d'écrire et réaliser votre documentaire Yambo Ouologuem, la blessure, qui retrace la vie de cet écrivain malien, premier auteur africain à recevoir en 1968 le prix Renaudot pour son livre Le Devoir de violence. Cependant, un scandale de plagiat viendra interrompre son ascension, ce qui incitera l'auteur à revenir au Mali, où il décidera de tomber peu à peu dans l'oubli.
Quand avez-vous entendu parler de Yambo Ouologuem pour la première fois ?
J'ai entendu parler de Yambo Ouologuem pour la première fois en 2020, lors de l'écriture d'un ouvrage intitulé L'Empire qui ne veut pas mourir : une histoire de la France-Afrique. C'est un ouvrage collectif publié aux éditions du Seuil, réunissant 20 contributeurs, une sorte d'encyclopédie sur la France-Afrique. Avec ma consœur journaliste Fanny Pigeaud, nous étions chargés du chapitre Intellectuels et écrivains contre la France-Afrique.
Pour rédiger ce livre, notre directeur de publication nous a fourni plusieurs références d'auteurs africains, parmi lesquels Ahmadou Kourouma, Amadou Hampâté Bâ, Mongo Beti, ainsi que des cinéastes comme Ousmane Sembène et Med Hondo. Un nom m'était totalement inconnu : Yambo Ouologuem. Après avoir mené des recherches et découvert son histoire incroyable, je me suis rendu compte que personne ne le connaissait, moi y compris.
Il m'est alors apparu évident que son histoire ne pouvait pas se limiter à un simple chapitre d'un livre : il fallait absolument que je réalise un documentaire.
La réalisation du documentaire vous a pris quatre ans. Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées pour retracer la vie de cet auteur, qui a lui-même cherché à effacer toute trace de son existence en tant qu'écrivain ?
Comme vous l'avez mentionné, il a eu deux périodes dans sa vie : une en France et une au Mali. Concernant sa vie en France, j'ai pu accéder à des archives, notamment celles de l'INA, bien qu'elles aient un coût. À l'époque, après avoir reçu le prix Renaudot, il avait donné de nombreuses interviews télévisées, ce qui a permis de retrouver du matériel. Un très bon article de Jean-Pierre Orban, éditeur et auteur de Livre culte, livre maudit sur Yambo Ouologuem, m'a également beaucoup aidé.
La vraie difficulté a été de retracer sa vie au Mali. En rentrant dans son pays, il s’est totalement retiré de la vie littéraire et publique. Il vivait dans l’ombre, à Sévaré, sans laisser d’archives.
J’ai donc dû me rendre sur place pour rencontrer sa famille, son fils, sa veuve et son imam. Il avait peu d'amis, mais j’ai échangé avec ceux qui l’avaient côtoyé. La principale difficulté pour moi était de percer le mystère du Yambo Ouologuem du Mali.
Et c'est ça que j'apporte de nouveau dans le film, c'est vraiment le côté malien. C'est ça qui a permis d'avoir une nouvelle vision sur ce personnage.
L'auteur est né en 1940 au Mali. Il a fait ses études en France dans des établissements prestigieux comme le lycée Henri IV, puis l'École normale supérieure. Il a un parcours d'intellectuel qui est un peu semblable à deux autres personnages clés de la littérature culture africaine : Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire. Quels sont les points communs et les différences entre Yambo Ouologuem et ces deux auteurs ?
Les points communs entre Ouologuem, Senghor et Aimé Césaire, c'est déjà que ce sont des personnages brillants, des intellectuels, des écrivains, des gens extrêmement cultivés. Et je dirais, les différences, c'est qu’il y a eu un accrochage entre Yambo Ouologuem et Senghor. Je le mentionne dans le documentaire.
Il faut savoir que Le Devoir de violence raconte qu'avant la colonisation européenne en Afrique, il y avait déjà de l'esclavage et des guerres entre Africains. Et à l'époque, il fallait magnifier l'Afrique, il fallait parler positivement de l'Afrique.
Et lui, il arrive avec ce livre qui est à contre-courant de la littérature de l'époque. Et donc, il a été vu comme un ovni, il a été critiqué par les auteurs africains de l'époque, dont Senghor.
Il lui a dit que son livre était affligeant, qu’il niait ses ancêtres et qu'il a écrit ce livre pour plaire aux Blancs, ce qui était l'insulte suprême. Donc, c'est ça la différence entre Senghor et Ouloguem.
Senghor était quelqu'un dans la revendication positive de l'Afrique, qui flattait la langue française, alors que Ouologuem bousculait cette langue, il était plutôt dans l'autocritique.
Après le succès du livre Le Devoir de violence, arrive le scandale de plagiat. Ouologuem est accusé d'avoir plagié le livre d'André Schwartz-Bart, Le dernier des Justes. Et là, Yambo Ouologuem passe d'auteur adoubé à auteur conspué. Pour certains, le racisme n'est pas étranger à l'ampleur qu'a prise cette affaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le scandale a éclaté dans le monde anglo-saxon. Tout est parti d'un étudiant australien qui se trouvait en Zambie et qui voit des similitudes entre Le Devoir de violence et It's A Battlefield, de Graham Greene, qui était un auteur britannique extrêmement connu.
À partir de ce moment-là, il alerte le magazine littéraire du Time, qui était une revue littéraire de référence.
À partir de là, son éditeur américain qui était Harcourt Jovanovich, contacte le Seuil et dit: “Écoutez, il y a un souci avec Yambo Ouologuem".
Donc le Seuil retire directement le livre de la vente. Ensuite, il y a eu plusieurs accusations de plagiat. Il y a eu André Schwartz-Bart, qui a écrit Le Dernier des Justes, qui a été édité en plus aux Seuil, dans la même maison d'édition de Yambo Ouologuem.
Mais Schwartz-Bart, lui, dit: “Il ne m'a pas plagié, il m'a rendu hommage”. Donc, il n’en tient pas trop rigueur à Yambo Ouologuem. Ensuite, il y a eu plusieurs accusations : Maupassant, Victor Hugo.
Il s'est défendu en disant que lui, il avait mis des guillemets, il avait mentionné en bas de page dans son manuscrit toutes les références à d'autres auteurs.
Le Seuil a dit qu'il n'y avait pas de manuscrit, donc c'était vraiment parole contre parole. Ensuite, la presse qui l'avait encensé à l'époque – on a des articles du Monde ou du Figaro qui disaient que c'était le premier livre africain digne de ce nom – remettait alors en cause le fait qu'un Noir, un Africain, ait pu écrire une telle œuvre.
Yambo Ouologuem a écrit d'autres livres, dont un livre érotique. Il a écrit aussi Lettre à la France nègre qui est une série de pamphlets. La plupart de ses livres ont été réédités. Est-ce qu'on peut considérer maintenant que cet auteur est reconnu à sa juste valeur ?
Puis, on a eu la réédition des Milles et une bibles du sexe par les éditions Vents d’ailleurs, préfacée par Jean-Pierre Orban et Samit Tchak, en 2015.
Enfin, on a eu la réédition, par le Seuil, du Devoir de violence dans la même collection de 68, Cadre Rouge, en 2018. Et enfin, on a eu Mohamed Mbougar Sarr, qui a écrit La plus secrète mémoire des hommes, qui a été couronnée par un Goncourt en 2021, donc il y a une réhabilitation.
Le souci, c'est qu'à chaque fois qu'on reparlait de Yambo Ouologuem, ce n'était pas constant, il retombait dans l'oubli.
Donc l’idée du documentaire, c'est déjà de le faire connaître et qu'il reste à la table des plus grands écrivains, au même titre qu’Amadou Hampate Bâ, qu’Ahmadou Kourouma. Et dernièrement, au Mali, il y a aussi une sorte de reconnaissance avec l'Université des lettres de Bamako, qui a été rebaptisée Université Yambo-Ouologuem.
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