Le Congrès national africain (ANC), au pouvoir en Afrique du Sud, débat cette semaine d'un projet de tribunal des médias, qui hérisse les défenseurs de la liberté de la presse mais révèle également les difficultés du parti à gérer son image.
"Les gens ne vérifient pas les faits quand ils écrivent", a lancé mardi le secrétaire général de l'ANC, Gwede Mantashe, pour justifier la création d'un organe chargé de juger les "manquements à l'éthique" des journalistes, dont les membres seraient nommés par le gouvernement.
Ce projet - mené parallèlement à une réforme controversée de la loi sur l'Information - a suscité une levée de boucliers dans la profession et au delà.Les auteurs Nadine Gordimer et André Brink ont joint leurs voix à ceux qui accusent le pouvoir de vouloir museler le quatrième pouvoir.
Sous couvert de protéger l'honneur des citoyens, l'ANC cherche à empêcher la publication d'articles qui "exposent les exemples de mauvaise gestion ou de corruption", estime Anton Harber, professeur à la faculté de journalisme de l'université de Witwatersrand.
"Il y a des éléments forts dans l'ANC qui en ont marre des médias, de leur surveillance et de leurs critiques et qui voudraient les faire taire", assène l'analyste.
La presse sud-africaine s'est ainsi attirée les foudres du leader de la Ligue de la Jeunesse de l'ANC, Julius Malema, en mettant au jour ses responsabilités dans des entreprises dotées d'importants marchés publics.
L'ANC se défend de vouloir porter atteinte à la liberté des journalistes et dit vouloir venir en aide aux citoyens qui ne peuvent se payer d'avocats pour des procès en diffamation.
"C'est absurde, il s'agit de protéger les riches et les puissants: les articles qu'ils critiquent ont toute à voir avec des questions d'accès aux ressources", rétorque Anton Harber.
Le désamour entre l'ANC et les médias s'explique également par un problème de discipline interne, selon Franz Kruger, professeur d'éthique à l'Université de Witwatersrand.
L'ANC, qui tire sa légitimité de la lutte anti-apartheid, rassemble aussi bien des communistes que des millionnaires libéraux et les querelles entre ses membres s'étalent souvent au grand jour, révélées par des "sources anonymes au sein du parti".
"Une grande partie de l'hostilité envers les médias vient de certains groupes au sein de l'ANC qui ont l'impression que les médias permettent à leurs concurrents de s'opposer à eux", explique M. Kruger."Ils disent, camarades, vous ne devez pas servir de fuites aux médias."
L'ANC, chouchou des médias sous la présidence de Nelson Mandela, est d'autant plus frustrée qu'elle ne sait pas bien gérer les critiques.Un article gênant suscite souvent un silence embarrassé qui ne fait qu'alimenter les spéculations.
La révélation en février de la naissance, hors mariage, du 21e enfant du président Jacob Zuma, avait ainsi été accueillie par un "refus de commenter" qui a augmenté l'incompréhension de la population.
Quelles que soient les arrière-pensées, le projet a de grandes chances d'être adopté lors d'une réunion nationale du parti cette semaine à Durban (est), où les militants de base partagent les mêmes frustrations que leurs leaders.
"Il devrait y avoir un mécanisme de contrôle des médias (...) au sein du gouvernement pour s'assurer que l'on ne dise rien de mal sur les camarades", lance ainsi un délégué de la province de l'Eastern Cape sous couvert d'anonymat.
Pour Anton Harber, la partie est jouée: "c'est plus facile de se réunir pour taper sur les médias que de discuter des questions délicates de politique économique."
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