D'ordinaire paisible, l'île tunisienne de Kerkennah sous haute tension

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Ile de Kerkennah (Tunisie) (AFP)

Des fourgons de police à l'entrée du port, des routes jonchées de pierres et de troncs de palmiers calcinés: d'ordinaire sans histoires, la petite île tunisienne de Kerkennah est le théâtre d'une contestation inédite.

C'est un conflit social lié à la compagnie pétrolière britannique Petrofac qui a enflammé la situation sur ce bout de terre plat planté de palmiers au large de Sfax (centre-est), où se sont récemment produits une grève générale et des affrontements entre policiers et habitants.

Au-delà de ce conflit, la dispersion par la force d'un sit-in début avril et l'arrivée d'importants renforts policiers "ont fait bouillir Kerkennah et remonter à la surface tous les vieux problèmes liés au développement", affirme à l'AFP Ahmed Souissi, de l'Union des diplômés chômeurs (UDC).

De nombreux habitants réclament en effet à un Etat qu'ils estiment "absent" qu'il aide l'île -où coexistent la pêche, le tourisme et l'exploitation de pétrole et de gaz- à sortir d'une crise existentielle.

"Il faudrait nous expliquer quelque chose, car on n'a toujours pas compris: Kerkennah est-elle une île touristique ou une zone industrielle?Parce que le touriste qui voit de la plage les plateformes pétrolières, on lui dit quoi?", ironise Khaled, un jeune Kerkennien.

Ahmed Souissi, de l'UDC, assure ne pas lutter pour le départ des compagnies pétrolières."Mais leur présence nuit à un secteur principal, celui de la pêche, activité de la majeure partie des habitants", affirme-t-il.

"L'Etat ne doit pas se retirer et laisser le champ libre" à des acteurs privés, plaide encore le jeune homme, en réclamant "un dialogue sérieux avec l'Etat et les compagnies pétrolières pour de véritables mesures de développement".

Car pour beaucoup d'habitants, l'île n'a pas profité de leur présence."Il n'y a rien ici, rien.Vous avez traversé l'île, avez-vous vu quelque chose?", déplore un pêcheur.

Déclencheur des crispations du moment, l'avenir d'un système temporaire baptisé "programme environnemental" et financé par Petrofac depuis 2011, en droite ligne avec les mouvements sociaux de l'après-révolution.

- 'Calmant' -

Dans ce cadre, des diplômés chômeurs dont les salaires sont payés par la société --mais par le biais de l'Etat-- travaillent dans des institutions publiques comme la Poste, sans toutefois disposer de contrat, d'assurance ou de retraite.

Un simple "calmant" visant à acheter la paix sociale selon Ismahan Samet, 35 ans, l'une des 266 bénéficiaires.

A l'époque, en l'absence d'autres débouchés, "nous nous sommes dit pourquoi pas?Au moins ces chômeurs, nos enfants, pouvaient un peu profiter" des activités pétrolières, fait valoir Houcine el Hadhri, un responsable syndical.

Mais interrogé par le site d'information Nawaat, le directeur général de Petrofac en Tunisie, Imed Derouiche, a expliqué ne plus pouvoir continuer à financer le programme et appelé "l'Etat à faire son travail".

L'inquiétude est donc grande chez les bénéficiaires, car un deuxième accord trouvé en 2015 pour une pérennisation des emplois par l'Etat est resté lettre morte.

"Des gens ont construit leur vie (sur la base du programme), certains se sont mariés, d'autres font vivre leurs parents.Et on vient nous dire du jour au lendemain que le système va s'arrêter.Pourquoi ?", lance Ismahan Samet.

Sollicité par l'AFP, le délégué (équivalent du sous-préfet) de l'île a refusé de commenter la situation.

M. Derouiche, de Petrofac, a averti que, du fait du conflit social qui a entravé sa production de gaz, la société pouvait "à n'importe quel moment décider de remettre en question sa présence" à Kerkennah, dans un entretien à l'Economiste maghrébin.

Interrogé par la radio Jawhara FM, le chef du gouvernement Habib Essid s'est contenté de défendre l'action des forces de l'ordre, assurant qu'elles n'avaient fait qu'appliquer la loi et "protéger la liberté de travailler".

De nombreux habitants disent, eux, avoir très mal vécu l'envoi de renforts policiers.Mettant volontiers en avant leur mentalité d'"insulaires", certains parlent même d'un sentiment d'"occupation".

"Que leur a-t-on fait ? On est des terroristes peut-être ?", s'interroge ainsi Saïda, une femme au foyer de 52 ans encore "effarée" par l'irruption de gaz lacrymogène chez elle.

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