En actant publiquement la séparation entre activités politiques et religieuses, le parti tunisien Ennahda veut rompre avec un modèle d'islamisme jugé dépassé, celui des Frères musulmans, et afficher une modernité post-révolutionnaire afin de préparer un retour au pouvoir.
En gestation de longue date, cette distinction entre politique et prédication a été votée à plus de 80% lors du 10e congrès du parti qui s'est tenu ce week-end à Hammamet (au sud de Tunis).Il devait se terminer lundi avec l'élection du dernier tiers du conseil de la Choura, la plus haute autorité du parti.
Signe de l'importance qu'il entend donner à son évolution, Ennahda a lui-même qualifié d'"historique" ce congrès, le premier depuis 2012.A l'époque, le mouvement vivait de premières heures tourmentées au pouvoir, après des décennies d'opposition à la dictature.
La décision de "sortir de l'islam politique" "n'est pas une décision tombée du ciel mais le couronnement d'un processus historique", a fait valoir dès vendredi son chef, Rached Ghannouchi, réélu par la suite sans surprise à la présidence.
Venant d'un des principaux mouvements islamistes de la région, ce choix peut paraître spectaculaire.Il ne signifie toutefois pas qu'Ennahda désertera totalement le champs religieux.
Du point de vue doctrinal, "nous nous dirigeons (...) vers un parti civil à référent islamique", qui s'inspire des valeurs de l'islam et de la modernité", a expliqué M. Ghannouchi.
Selon lui, l'idée est de veiller "à garder la religion éloignée des batailles politiques".Les mosquées doivent être des lieux "de rassemblement et non de division", a-t-il plaidé.
- �?chec cuisant -
Concrètement, "il n'y aura plus le mouvement Ennahda jadis construit sur un modèle frériste (des Frères musulmans, ndlr) avec des branches actives dans l'action sociale, éducative, caritative, religieuse et politique", a dit à l'AFP Hamza Meddeb, chercheur associé à l'Institut universitaire européen de Florence.
Là réside un enjeu majeur pour la formation tunisienne: se démarquer de ce modèle historique, celui des Frères musulmans, à la lumière de son échec cuisant en Egypte depuis le renversement de Mohamed Morsi à l'été 2013.
Il existe "chez (Rached) Ghannouchi la quasi-obsession de montrer aux partenaires occidentaux qu'Ennahda, ça n'est pas les Frères", confirme une source diplomatique européenne.
Prédicateur enflammé dans les années 1970, de retour d'exil à la chute du régime de Zine el Abidine Ben Ali en janvier 2011, M. Ghannouchi incarne ainsi cette nouvelle stratégie, qu'il est parvenu à imposer non sans mal à la base du parti.
Pour la justifier, les dirigeants d'Ennahda l'ont présentée tout au long des derniers jours comme un signe d'adaptation et de modernité au regard du passage de la Tunisie à la démocratie.
- 'Marketing' -
La Constitution de 2014, un des grands succès de la transition, a permis d'écarter "l'extrémisme laïque tout comme l'extrémisme religieux.Il n'y a plus de justification à l'islam politique en Tunisie", a soutenu Rached Ghannouchi.
En dictature, "les résistants (...) font de la politique dans tous les domaines", a renchéri un autre haut responsable, Abdelhamid Jlassi.Or, "nous n'avons plus besoin d'un islam politique protestataire", a clamé Rafik Abdessalem, ex-ministre et gendre de M. Ghannouchi.
Cette nouvelle orientation peut-elle signer l'acte 1 d'une reconquête du pouvoir?
Grand vainqueur des premières élections de l'après-révolution en 2011, Ennahda avait dû se résoudre à céder le pouvoir après deux années mouvementées, sur fond de crise politique majeure.
Battu fin 2014 par le parti Nidaa Tounès de l'actuel président Béji Caïd Essebsi, il a scellé une alliance avec cet adversaire et reste une des principales forces du pays.
Mais le chemin sera long, avec en ligne de mire les seules municipales en mars 2017 --législatives et présidentielle ne doivent avoir lieu qu'en 2019--.
Et, d'ici là, Ennahda devra convaincre les nombreux sceptiques de l'authenticité de sa démarche.
Lors du congrès, Rached Ghannouchi a assuré vouloir "que l'activité religieuse soit complètement indépendante de l'activité politique".
Mais il faudra "que le parti prouve dans son discours politique de tous les jours et dans ses relations avec les associations" qu'il dit vrai, a déclaré à l'AFP la députée indépendante (ex-Nidaa), Bochra Belhaj Hamida.
Lundi, de nombreux médias en doutaient toujours.
"Cette séparation entre prédication et politique apparait surtout comme du marketing", jugeait l'hebdomadaire Al Charra Al Magharebi, selon qui Ennahda se contentera de "déléguer ses activités religieuses à des associations dans son orbite".
Envie d'afficher votre publicité ?
Contactez-nousEnvie d'afficher votre publicité ?
Contactez-nous
L'espace des commentaires est ouvert aux inscrits.
Connectez-vous ou créez un compte pour pouvoir commenter cet article.