Des bidonvilles au centre d'affaires, Kisumu ne jure que par lui."Baba, c'est notre homme", sourient invariablement les habitants de la troisième ville du Kenya, vouant une admiration presque béate à celui qu'ils rêvent en président, l'inusable opposant Raila Odinga.
"C'est notre messie", ose même Gordon Ochyeng, priant au dernier rang d'une église du bidonville de Nyalenda, alors que le pays traverse une crise politique émaillée de violences et riche en rebondissements depuis l'invalidation en justice de la réélection du président Uhuru Kenyatta au scrutin du 8 août.
C'est que dans l'ouest du Kenya, un des foyers des manifestations de l'opposition réprimées ces dernières semaines en marge de l'élection présidentielle, la parole de M. Odinga peut avoir "valeur de loi", observe le révérend Francis Omondi, issu comme lui de l'ethnie Luo, quatrième du pays et très majoritaire dans cette région.
L'opposant historique continue d'incarner pour les Luo la quête d'une présidence dont ils estiment avoir été injustement privés depuis l'indépendance du Kenya en 1963.
Né dans un village proche de Kisumu, M. Odinga y est en terrain conquis, comme en témoigne le principal hôpital de la ville, qui porte le nom d'Oginga Odinga, son père et premier vice-président du Kenya.
Odinga fils, perçu comme le défenseur des laissés-pour-compte du Kenya, a même un pied à terre dans la ville: une immense propriété se détachant sur une colline surplombant la cité, sur les rives du lac Victoria, comme celle d'un monarque surveillant son royaume.
Lors du scrutin du 8 août, Kisumu avait voté à plus de 90% pour Raila Odinga, à la tête d'une coalition d'opposition rassemblant plusieurs communautés.Et lorsque le tribun de 72 ans a appelé à boycotter la nouvelle élection, le 26 octobre, Kisumu et ses alentours ont fait de l'excès de zèle.
- 'On n'a pas voté' -
Dans quatre comtés de la région, la plupart des électeurs sont restés chez eux, et le vote n'a pu avoir lieu: les assesseurs ont fait faux bon par peur de représailles, des barricades ont été érigées sur les grands axes et l'entrée de certains bureaux de vote a été cadenassée.
La réélection d'Uhuru Kenyatta lundi n'a pas ému grand monde à Kisumu."Pourquoi ça nous intéresserait, on n'a pas voté?", commente Alex Onyango, 24 ans, d'un haussement d'épaule."Notre président, c'est Baba", appuie Robert Okello, 28 ans.
"Aux yeux des Luo, Raila Odinga est celui qui va réparer les injustices dont ils estiment avoir été victimes", analyse un commentateur politique kényan qui souhaite garder l'anonymat en "cette période trouble", évoquant notamment des assassinats contre des hommes politiques luo.
Oginga Odinga a été emprisonné par le premier chef de l'�?tat kényan, Jomo Kenyatta, père d'Uhuru, quelques années après avoir touché du bout des doigts la présidence.
Raila a lui été défait quatre fois à la présidentielle, et a très souvent crié à la fraude électorale.Après le scrutin de 2007, le pays avait connu les pires violences post-électorales de son histoire (1.100 morts), alimentées par des rivalités politico-ethniques.
- Kikuyus et Kalenjins -
Jusqu'à la fin du règne de l'autocrate Daniel arap Moi en 2002, "il y avait des signes tangibles de la marginalisation" de l'ouest kényan, exclu de nombreux programmes de développement, concède Matthew Carotenuto, professeur d'histoire kényane à l'université St Lawrence, aux �?tats-Unis.
Mais de nos jours, cette marginalisation est à relativiser, estime le professeur, notant que les routes et l'aéroport de Kisumu ont depuis été rénovés, et qu'une décentralisation alloue désormais aux autorités régionales d'importants budgets.
"Il y a d'autres régions du Kenya qui ont été bien plus marginalisées que l'Ouest", notamment le nord pastoraliste et certaines zones de la côte, souligne M. Carotenuto.Il relève que si Raila Odinga et son père ont tous deux goûté aux geôles, cela ne les a pas empêchés de faire fructifier la fortune familiale, une des plus importantes du Kenya.
Mais "la seule comparaison qui compte, c'est celle avec les Kikuyu et les Kalenjin", les deux ethnies du centre qui ont donné au pays ses quatre présidents, reconnaît un agent immobilier de Kisumu.Favorisées par le pouvoir, ces régions "sont les plus riches du Kenya", peste cet homme de 38 ans, montre de luxe et impeccable chemise blanche.
Reste désormais à savoir jusqu'où les partisans de Raila Odinga, qui livre probablement sa dernière bataille politique, sont prêts à aller dans la mouvement de "désobéissance civile" lancé par l'opposant, estime M. Carotenuto.
Les dizaines de personnes interrogées par l'AFP à Kisumu sont unanimes dans leur soutien à M. Odinga.Mais nombre d'entre elles soulignent qu'il est moins risqué de boycotter une élection, organisée un jour férié, que de délaisser son travail pour subir une violente répression policière.
M. Carotenuto constate d'ailleurs que la plupart des manifestants "sont des jeunes marginalisés".Et de rappeler que "quand Raila Odinga a appelé à la grève le 14 août, de nombreuses personnes l'ont simplement ignoré, évoquant le besoin de nourrir leurs familles".
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