[Billet extrait du Blog de Francis Laloupo ->http://francislaloupo.wordpress.com]Au moment où j'écris ces lignes, tous les observateurs annoncent que les troubles sociaux s'amplifient en Tunisie, où le décompte des victimes de la répression ordonnancée par le pouvoir, transforme, inexorablement, ce qui ressemblait à une montée de fièvre sociopolitique en tragédie nationale. Ce dimanche 9 janvier, un instituteur et syndicaliste tunisien, Chabari Mezi visiblement bouleversé, témoignait : « J'ai pu visiter l'hôpital de Kasserine, j'ai vu beaucoup de blessés, et aussi des morts, mais je suis incapable de donner le nombre�?� »Coutumiers des raccourcis, les médias français avaient tôt fait, il y a quelques jours, de ranger dans un ordre d'appréciation égal, le désespoir mêlé à la colère des manifestants tunisiens, aux émeutes en cours en Algérie. Et les journaux de titrer : « Le Maghreb s'embrase ». Or, ce qui se produit respectivement en Tunisie et en Algérie ne saurait être appréhendé avec des paramètres identiques, sauf à considérer qu'il s'agit d'un même pays, d'un contexte unique et, surtout, d'un système politique mécaniquement transposable.S'il est vrai que nous assistons à une explosion des contestations dirigées contre des régimes politiques réfractaires aux vertus de la démocratie, il est toutefois hasardeux d'assimiler la colère de la rue algérienne à la dramatique révélation, au grand jour, du mal-être tunisien. Et ce, en se fondant sur une simple observation des actualités : alors que les manifestations et autres émeutes se sont multipliées en Algérie depuis les années 90, le régime tunisien se trouve confronté, pour la première fois depuis l'accession au pouvoir du président Ben Ali, il y a 23 ans, à une crise d'une rare ampleur. L'affaire tunisienne revêt donc un caractère inédit, exceptionnel. Ce qui nourrit, davantage encore, les interrogations sur son issue.Une certaine opinion internationale, qui a choisi le silence ou une coupable indulgence à l'égard du régime de Ben Ali, avait fini par considérer comme une « fatalité » ce contrat entre le pouvoir tunisien et son peuple : la pérennisation d'un système politique autoritaire, avec, en contrepartie pour la population, la fameuse « réussite » économique dont le pays s'enorgueillit depuis quelques années. Même Jacques Chirac, à l'époque où il présidait aux destinées françaises avait eu le bon goût de déclarer en terre tunisienne en 2003 : « Les droits de l'Homme sont respectés en Tunisie et le premier de ces droits, est l'accès à la nourriture, aux soins et au logement. » L'avocate et militante des droits de l'Homme Radhia Nasraoui avait alors répondu, outrée : « Pour monsieur Chirac devenu le porte-voix du régime de Ben Ali, cela signifie pour les Tunisiens : �??Mange et tais-toi'�?� » Problème : même dans la Tunisie de Ben Ali, certains ne parviennent plus à manger. Dans cette Tunisie, des citoyens désespérés s'immolent par le feu, à Sidi Bouzid et encore ailleurs�?�Alors que le premier cercle du pouvoir et les clans qui y sont associés ont entrepris, avec une agressive ostentation, de capter à leur profit le bien public et la manne financière du pays, donnant le spectacle du népotisme le plus cynique et de la corruption érigée en mode de gouvernement, le pays n'a pas résisté à la crise financière qui ébranle les rouages de son économie. Chômage des jeunes, paupérisation des familles, misère sociale et désespérance de nombreuses couches de la population qui ne croient plus au « miracle tunisien ». La « réussite tunisienne » vantée dans les colonnes de certains magazines devenus les relais de la propagande du pouvoir tunisien est, insensiblement, devenue un cruel mirage pour de nombreux habitants de ce pays. Face à cette situation, le pouvoir n'a cessé de se raidir, niant les libertés publiques, dénaturant ses propres méthodes de gestion de l'économie, multipliant les atteintes à la liberté d'expression, tout en confortant une ahurissante structure d'enrichissement, aussi frénétique qu'impudique, de ses proches. Ce pouvoir-là a produit, lui-même, ses propres limites�?�Ce système suranné, autoritaire et policier savait pouvoir compter sur le silence des foules apeurées. Le cri des foules pouvait-il être indéfiniment refoulé ? La réponse se manifeste aujourd'hui au grand jour, avec une ampleur que le régime de Ben Ali ne pouvait soupçonner. Constat de l'avocate Radhia Nasraoui : « Après deux décennies de silence, tout un peuple est debout, les gens ont dépassé la peur, ils sont sortis dans les rues et je crois qu'il n'y aura pas de retour en arrière. Le régime a essayé de faire taire les Tunisiens pendant longtemps avec les arrestations, la torture, les procès inéquitables. Maintenant, c'est fini, c'est le ras-le-bol, les gens sont sortis, ils se sont exprimés librement ».Face à la crise, c'est un pouvoir en panique qui fait tirer à balles réelles sur les manifestants désespérés, qui emprisonne les cybernautes et même des rappeurs ; qui s'introduit dans les écoles pour intimider et menacer les étudiants suspects d'intentions contestataires�?� Question, toutefois : ces émeutes parviendront-elles à réellement ébranler « l'ordre » instauré par un pouvoir devenu à maints égards toxique, mais fortement ancré dans sa culture politique, et peu enclin à douter son « bon droit » ? Nul ne saurait l'affirmer.
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