Interview de Karim Emile Bitar, consultant, chercheur associé à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et directeur de L'ENA hors les murs, la revue mensuelle des anciens élèves de l'ENA. Membre du comité de direction du Cercle des Economistes Arabes. Dernier ouvrage paru : Regards sur la France, Editions du Seuil, 2007Comment s'annonce la transition vers la démocratie, maintenant que le régime de Ben Ali est tombé ?Après un événement de cette ampleur, qui a pris tout le monde de cours, il est inévitable qu'il y ait une période de flottement et un certain désordre. Mais la Tunisie dispose d'énormément d'atouts pour donner un exemple de démocratie dans le monde arabe : une classe moyenne importante, un taux d'alphabétisation qui est parmi les plus élevés, de nombreux diplômés de l'enseignement supérieur, des femmes émancipées et participant pleinement à la vie du pays, une armée qui est jusqu'à présent restée relativement à l'écart, une laïcité bien enracinée, énormément de ressources intellectuelles puisque certains des plus brillants ingénieurs ou économistes dans les universités occidentales sont des Tunisiens. Avec une bonne gouvernance, ce pays peut encore gagner 2 à 3 points de croissance chaque année selon la Banque mondiale, la Tunisie peut accomplir des prouesses économiques et devenir un dragon du monde arabe. Cette révolution a montré l'inanité de certaines théories structuralistes qui considèrent qu'on peut dissocier le développement économique et de la démocratie. A quoi sert-il d'avoir une forte croissance si toutes les richesses du pays sont captées par une ou deux familles ? Si la Tunisie passe par une période de chaos et de déstabilisation, ce sera un crève-c�?ur pour toute la jeunesse arabe et cela donnera des arguments à tous les autocrates de la région qui pourront continuer de dire à leurs peuples : « c'est moi ou le chaos »�?� Kadhafi, qui s'est ouvertement affligé de la chute du régime, sera ravi si la Tunisie sombre dans le désordre. Il a d'ailleurs contribué fortement, semble-t-il, à soutenir les sbires de Ben Ali, lesquels continuent à pratiquer une politique de la terre brûlée.La population tunisienne est mécontente de la composition du gouvernement d'union nationale, annoncée hier. Elle critique notamment la présence de plusieurs figures du RCD à la tête de ministères-clés. Y a t-il une possibilité que la révolution tunisienne soit confisquée par des proches de l'ancien régime ? Danton disait que « toute révolution, comme Saturne, finit par dévorer ses propres enfants ». On peut en effet craindre que cette révolution qui a tant enthousiasmé la jeunesse arabe, du Golfe jusqu'à l'Atlantique, ne finisse, comme tant d'autres révolutions, par être kidnappée, confisquée ou trahie. Certains caciques de l'ancien régime vont également tenter de conserver quelques bribes du pouvoir. Le fait que plusieurs ministères, dont certains étant des ministères régaliens, aient été attribués à des figures du RCD inquiète beaucoup de Tunisiens. Plusieurs manifestations ont eu lieu, exigeant la dissolution pure et simple de l'ancien parti unique. A tout le moins, les Tunisiens souhaitent que ces ministres renoncent à leur appartenance au RCD. Les arguments qui ont été évoqués pour justifier la présence de figures du RCD au sein du gouvernement sont les suivants : le fait que la réputation de ces derniers n'est pas très entachée, le fait qu'il est nécessaire qu'il y ait une continuité et des gens qui savent où se situent les manettes, enfin le fait qu'il s'agit d'une période intérimaire qui doit rassembler le plus grand nombre. Ces arguments n'ont pas réussi à convaincre tous les jeunes Tunisiens, qui restent inquiets. En Europe de l'Est, suite à l'effondrement du mur de Berlin et à la disparition des partis communistes, on avait vu un grand nombre d'anciens caciques de ces partis revenir plus tard, grimés, parfois après avoir changé le nom de leurs partis, mais souvent avec les mêmes méthodes.Que pensez-vous du rôle de l'armée dans la révolution tunisienne et de son rôle dans les semaines ou mois qui viennent ?Si ce régime est tombé si vite, c'est parce que la révolution populaire a été suivie d'une révolution de palais et que l'armée a exigé le départ de Ben Ali. L'armée en Tunisie n'a jamais eu le rôle tentaculaire qu'elle peut avoir en Algérie ou dans d'autres pays arabes. C'était surtout sur la police que s'était appuyé Ben Ali pour asseoir la répression. Beaucoup de manifestants comptaient sur l'armée pour la protéger. Son image a été relativement épargnée. Historiquement, elle a souvent réussi à rester à l'écart. Mais en cas de désordre prolongé, il risque d'y avoir à nouveau la tentation d'avoir recours à un homme fort. Il faut espérer que général Rachid Ammar, qui a joué un rôle important durant cette crise, continue de jouer le jeu républicain.Existe t-il un danger islamiste en Tunisie ?Les islamistes de Rached Ghannouchi, qui étaient exilés à Londres, commencent à préparer leur retour. Ils vont bénéficier de la propagande que leur offrent certaines chaînes satellitaires et qui a déjà commencé. Mais ils sont en décalage par rapport aux jeunes hommes et femmes qui ont fait cette révolution, lesquels n'ont pas lancé un seul slogan religieux ou identitaire, et pour la première fois dans l'histoire du monde arabe, ont réussi à abattre une dictature féroce sans intervention militaire extérieure. Il faudra du temps aux islamistes pour se reconstruire car ils ont été laminés et n'ont plus de relais en interne. En tout état de cause, ils sont à ce stade très loin d'être majoritaires. Ils joueront très probablement un rôle à l'avenir mais il faut faire confiance à la démocratie et aux Tunisiens laïcs qui sauront allumer des contre-feux et combattre politiquement toutes les dérives potentielles.Quels sont les principaux chantiers qui attendent le prochain gouvernement tunisien ? Ce sera un peu les douze travaux d'Hercule. Dans un premier temps, il faut rassurer la population en ramenant l'ordre et la stabilité. Ensuite, il faudra surtout organiser un processus électoral qui soit tout à fait transparent et démocratique. Il faut que les règles du jeu soient claires et que les différents partis aient suffisamment de temps pour reprendre pied en Tunisie, recréer des liens avec la société, élaborer des programmes cohérents. En matière de politique économique, les chantiers seront nombreux, il faudra éviter de jeter le bébé avec l'eau du bain, capitaliser sur certains succès qu'a pu connaître la Tunisie jusqu'à présent. Mais il faudra aussi repenser les politiques d'aménagement du territoire, réduire l'écart entre les zones côtières et le pays rural, résoudre le problème du chômage des jeunes et des emplois précaires, réduire l'importance de l'économie informelle en établissant un minimum de protections sociales susceptibles d'inciter les gens à revenir dans les circuits classiques. Il faudra par ailleurs réintroduire tous les réflexes démocratiques, les débats contradictoires, redonner à cette société l'oxygène qui lui a manqué pour accomplir les exploits dont elle est capable. Pour mener à bien tous ces défis, le gouvernement devra s'appuyer sur la société civile. La société civile tunisienne a été étouffée par vingt-trois ans de dictature, mais elle demeure l'une des sociétés civiles les plus éclairées du monde arabe, l'une des plus ouvertes sur le monde. La Tunisie est un pays d'intellectuels, de cadres, de syndicalistes, de militants politiques. Cette société civile doit aujourd'hui se restructurer, et elle doit aller vite car elle sera confrontée à de nouveaux défis. Il faudra faire la jonction entre les Tunisiens de l'extérieur et ceux qui sont restés au pays. Il faudra continuer d'utiliser l'extraordinaire potentiel d'Internet et des réseaux sociaux. La Tunisie ne manque certainement pas de talents et d'expertise. Mais il faudra un certain temps à la société civile qui avait été asphyxiée pour qu'elle se réorganise et qu'elle soit en mesure de participer pleinement à cette phase historique.Propos recueillis par Clémence Mortier
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