"La Kasbah, c'est la Bastille de la Tunisie et on va la démonter, comme les sans-culottes français ont fait tomber la Bastille en 1789", promet un manifestant parmi les centaines qui ont passé la nuit devant le palais du Premier ministre, dans le centre de Tunis.
La prise de la prison royale de la Bastille, le 14 juillet 1989, à Paris, est devenue le symbole de la Révolution française qui a renversé la monarchie absolue.
Rompant avec l'ambiance bon enfant de la veille, plusieurs incidents ont opposé lundi à la police des jeunes manifestants, dont beaucoup sont venus du centre frondeur et déshérité du pays, foyer de la "révolution du jasmin".
Emmitouflés dans des couvertures, ravitaillés par la population, ils ont bravé le couvre-feu et la fraîcheur de la nuit, fidèles à leur promesse d'aller "jusqu'au bout", comme ils le scandaient à nouveau dès leur réveil sous les fenêtres de la Primature.
"On a passé la nuit ici, tu ne peux pas imaginer la solidarité des gens: on a mangé ensemble, dormi ensemble et on restera jusqu'à ce que le gouvernement démissionne et s'enfuie comme Ben Ali", assure Raja, 31 ans. "On n'a pas confiance en ces gens, ils ont laissé piller le pays et tué nos amis.Ils cherchent à gagner du temps pour échapper à la justice, ils veulent détruire les archives, les preuves de leurs crimes", poursuit-elle au milieu d'un groupe de jeunes chômeurs et d'étudiants venus de tout le pays.
La rue tunisienne manifeste quotidiennement depuis la formation il y a une semaine d'un gouvernement de transition dominé par des caciques de l'ancien régime du président Zine El Abidine Ben Ali, qui a fui le 14 janvier en Arabie Saoudite.
Les forces de l'ordre ont barré lundi matin avec de rouleaux de fil de fer barbelé les principaux accès à l'esplanade de la Kasbah.Les manifestants devaient emprunter les ruelles du souk pour rejoindre le groupe d'irréductibles resté sur place.
Soudain, un mouvement agite la foule et des dizaines de jeunes se mettent à courir.Plusieurs fonctionnaires, escortés par des policiers en tenue anti-émeute, quittent les bureaux du Premier ministre.Ils sont hués par les jeunes qui lancent des projectiles sur les policiers.Ceux-di ripostent par quelques tirs de grenades lacrymogènes.
Des militaires, la plupart désarmés, font alors rempart de leur corps pour protéger le repli des policiers de la fureur des jeunes.Une voiture de police est plus tard saccagée.
"On aime les militaires, on sait qu'ils sont de notre côté, mais on déteste les policiers.On n'oublie pas qu'ils ont tiré sur nous à balles réelles, qu'ils ont tué des femmes et des enfants", explique un jeune homme brandissant le portrait d'un "martyr", l'une des victimes de la répression policière du soulèvement qui a chassé du pouvoir Ben Ali à la mi-janvier.
Un nouvel incident manque de dégénérer en lynchage quelques minutes plus tard, à l'arrivée d'un homme en costume, aussitôt identifié comme l'ennemi, fonctionnaire et bourgeois, par des jeunes qui dénoncent leur absence de perspective pour l'avenir.
"Les villes de l'intérieur sont oubliées et opprimées parce qu'on n'a pas apporté notre soutien au régime.Depuis l'indépendance, il n'y en a eu que pour le Nord et la côte.Nous, on est le symbole vivant de la pauvreté en Tunisie", proteste Belkacen Bouazizi, de Kasserine.
Se proclamant "radicaux", les manifestants de la Kasbah revendiquent aussi leur indépendance à l'égard des partis politiques."On ne vend pas le sang des martyrs", proclame une banderole accrochée aux fenêtres du Premier ministre.
"La révolution a dépassé tous les partis", analyse sur place Mohammed Sala Adouni, professeur d'histoire-géographie."Sans parler des partis de la fausse opposition suscitée par le régime, qui ont été les premiers à appeler à une nouvelle candidature de Ben Ali en 2014!".
Envie d'afficher votre publicité ?
Contactez-nousEnvie d'afficher votre publicité ?
Contactez-nous
L'espace des commentaires est ouvert aux inscrits.
Connectez-vous ou créez un compte pour pouvoir commenter cet article.