Jean-Noël Ferrié est directeur de recherche au CNRS, politologue spécialiste du Maroc et de l'Egypte. Il a publié "L'Egypte entre démocratie et islamisme - Le système Moubarak à l'heure de la succession" en 2008 aux éditions "Autrement".En tant qu'observateur privilégié, aviez-vous vu venir la « révolution tunisienne » et les révoltes égyptiennes auxquelles on assiste depuis une semaine ?Je ne travaille pas sur la Tunisie. Il m'est difficile de vous répondre. Je n'avais pas envisagé ce scénario pour l'Egypte. Il y avait un mécontentement de fond et une lassitude d'ensemble, moins sans doute à cause d'excès du régime qu'à cause de son terrible manque de réactivité et de sa lenteur à traiter les problèmes de la société égyptienne. De plus, sa conception de l'autorité était en déphasage croissant avec les modèles démocratiques circulant notamment auprès des jeunes générations. A priori, la phase dangereuse était la succession et la capacité du fils d'Hosni Moubarak, s'il avait pu succéder à son père, à répondre suffisamment rapidement aux attentes de la société. C'est alors qu'on aurait pu voir se produire un véritable mouvement social. A mon sens, il ne faut pas sous-estimer la force de l'imprévu que fut la chute de Ben Ali. Elle a proprement créé l'idée que c'était possible.Les systèmes de gouvernance mis en place par Ben Ali et Moubarak sont-ils comparables ?Non l'ingérence policière ne caractérisait pas le système Moubarak. L'idée était plutôt de laisser les gens parler et penser ce qu'ils voulaient, à condition qu'ils ne se coordonnent pas pour peser politiquement. La corruption de hautes sphères n'était pas non plus comparable.Quels sont les principaux points communs et les principales différences de ces deux situations ?Le principal point commun était l'idée que la demande de démocratie en elle-même n'était pas un risque et qu'il suffisait de gérer des équilibres. Chez Ben Ali, l'idée était que le développement économique pouvait acheter l'obéissance. Ce n'est vrai que jusqu'à un certain point. Pour le reste, la différence massive, c'est le rôle de l'armée. L'armée a abandonné Ben Ali ; pour l'instant, elle fait corps avec Moubarak. En Egypte, l'armée fait partie du régime et le régime est plus ou moins inséparable de l'Etat. Cela crée des résistances.A votre avis, la « rue » peut-elle avoir raison du président Moubarak ?Ella a déjà eu raison de lui. La seule question est le moment de son départ. Visiblement, Moubarak et l'armée visent la fin constitutionnelle de son mandat, l'automne prochain.Si ce président venait à s'exiler comme l'a fait Ben Ali, quel signe cela donnerait-il aux autres régimes autoritaires ?Le pire des signes, celui que leurs jours sont comptés. Ceci dit, c'est le cas de tous les régimes autoritaires. C'est la date du terme qui peut varier.Comment peut réagir Washington qui a beaucoup misé sur Moubarak pour résoudre le conflit Israélo-palestinien ?Washington espère le beurre et l'argent du beurre : une transition sans heurts et un régime modéré qui lui soit favorable. C'est possible, mais uniquement si l'armée - c'est-à-dire le régime purgé des hommes d'affaire libéraux, pour le dire vite - reste au commande.Qu'en est-il du risque de voir la population égyptienne se tourner vers l'Islam politique ou vers le fondamentalisme ?La population égyptienne est déjà très ré-islamisée, du moins au sens de la bigoterie. Le risque est de voir les Frères musulmans arriver à une position dominante et augmenter encore les conséquences sur la vie privée des gens de cette bigoterie. Pour le reste, je les croirais plutôt modéré. On ne va pas du tout - sauf catastrophe - vers un scénario à l'iranienne.Propos recueillis par Matthieu Jean
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